2026-05-26 18:25:42

Reyhanath Touré Mamadou : « Le féminisme, c’est aussi oser créer ce qui n’existe pas encore »

Elle n’a pas attendu qu’on lui fasse de la place. Elle a construit la sienne — et celle des autres. Au Togo, peu de militantes incarnent aussi clairement l’engagement de terrain que Reyhanath Touré Mamadou. Féministe convaincue et directrice exécutive de l’organisation TCHOWOURE Women Empowerment, elle consacre son énergie à renforcer le leadership des filles et des femmes, à promouvoir leurs droits et à faire entrer l’égalité de genre jusque dans les décisions publiques, notamment dans les budgets des communes.


Reyhanath Touré Mamadou : « Le féminisme, c’est aussi oser créer ce qui n’existe pas encore »

Ces dernières années, c’est dans la région des Savanes qu’elle a choisi de concentrer son action. Un choix assumé, stratégique et militant. À l’occasion de la 10ᵉ édition du Gala Woman Night, organisé par la Fondation Agir Ensemble pour l’Afrique, elle a été distinguée comme lauréate pour la région des Savanes, en reconnaissance de son travail auprès des adolescentes, des jeunes femmes et des communautés les plus vulnérables.

Mais avant d’être cette leader reconnue, Reyhanath a d’abord été une jeune femme qui cherchait sa voie — et qui l’a notamment trouvée au sein du Réseau ConnecTogo, initié par Alternative Leadership Group.

Afebia.tg l’a rencontrée. 

Une photo de famille prise lors de la soirée
« Chaque fille mérite de grandir dans un monde qui reconnaît sa valeur »

Afebia : Pour ceux qui ne te connaissent pas encore, comment te décrirais-tu, au-delà des titres et des organisations ?

Reyhanath : Je suis avant tout une femme togolaise convaincue que chaque fille mérite de grandir dans un monde qui lui reconnaît pleinement sa valeur. Je crois que le vrai changement commence par les vies que l’on transforme, pas seulement par les discours que l’on prononce. Je suis féministe par conviction, militante par choix et optimiste par nécessité.

Je crois profondément en la force des femmes et en notre capacité collective à ouvrir des portes là où il n’y en avait pas. « Mon engagement est né d’un ras-le-bol » Quel moment a été le vrai déclic de ton engagement féministe ? Mon engagement est né d’un ras-le-bol. Le ras-le-bol du silence face aux violences conjugales dont j’étais témoin. Le ras-le-bol du silence face aux abus dont j’ai été victime. Le ras-le-bol d’entendre qu’un viol peut être normalisé ou que la finalité d’une femme se résume à faire des enfants et à s’occuper de la cuisine. Comme si nos contributions au développement de nos communautés n’avaient aucune valeur au-delà de cela.

Ces expériences ont fait basculer ma conscience. J’ai compris qu’il ne suffisait plus d’être indignée : il fallait agir. J’ai choisi de transformer cette colère en actions concrètes pour que chaque fille et chaque femme puisse vivre, décider et contribuer pleinement à sa communauté.

« On ne devient pas leader seul »

Afebia : Tu as été très active au sein du réseau ConnecTogo. Qu’est-ce que cette expérience a changé pour toi ?

Reyhanath : ConnecTogo a été une expérience fondatrice. J’y ai découvert une vérité essentielle : on ne devient pas leader seul. On le devient dans le frottement avec les autres, dans les débats qui obligent à défendre ses idées et dans les projets collectifs qui apprennent autant à écouter qu’à convaincre. Comme beaucoup de jeunes femmes, j’avais tendance à sous-estimer ce que je pouvais apporter. ConnecTogo m’a appris à me voir comme une ressource. On t’invite à prendre ta place, à formuler une vision et à l’assumer.

Je dis souvent aux jeunes : rejoindre un réseau comme ConnecTogo n’est pas une activité en plus. C’est un investissement dans la personne que l’on veut devenir. Si j’avais attendu d’être prête pour m’engager, je n’aurais jamais commencé. C’est en m’engageant que je suis devenue prête. Choisir d’agir là où les besoins sont les plus grands. 

Afebia : Ces dernières années, tu as concentré ton action dans la région des Savanes. Pourquoi ce choix ?

Reyhanath : Avant la région des Savanes, j’ai travaillé dans d’autres zones du Togo, notamment dans la région centrale et à Kara. Mais j’ai ressenti l’appel de la Savane. Je voulais voir par moi-même les réalités des jeunes filles là-bas. Ce que j’y ai trouvé m’a profondément marquée : une région riche et vivante, mais confrontée à de grands défis — un accès limité aux droits, une éducation des filles fragile et une faible représentation des femmes.

Quand les besoins sont les plus criants et que les ressources militantes sont rares, le choix devient évident. Agir là où l’on est le plus nécessaire n’est pas seulement un engagement. C’est une responsabilité.

« Un espace sûr, c’est un lieu où une fille peut enfin parler »

Afebia : Tu animes des espaces sûrs pour adolescentes. À quoi cela ressemble concrètement ?

Reyhanath : Un espace sûr est d’abord un espace créé par les adolescentes elles-mêmes. C’est un lieu où elles peuvent parler sans jugement de sujets essentiels : leurs droits, leur corps, les violences, le leadership ou leurs rêves. Nous créons ces espaces à travers des clubs scolaires et non scolaires, mais aussi grâce à des ateliers et des discussions collectives.

La transformation la plus visible se voit parfois dans un geste simple. Une fille qui n’osait jamais lever la main commence à prendre la parole… et ne s’arrête plus. 

Reyhanath Touré femme engagée
« Sans budget, l’égalité reste un rêve »

Afebia : Tu travailles aussi sur l’intégration du genre dans les budgets communaux. Pourquoi est-ce si important ?

Reyhanath : Le budget est un outil puissant. On peut avoir de grandes politiques et de beaux discours, mais sans budget, elles restent des rêves. Si les femmes et les filles ne sont pas prises en compte dans les budgets communaux, leurs besoins ne seront pas financés. Nous travaillons sur des budgets sensibles au genre, qui prennent en compte les réalités des femmes et des groupes les plus vulnérables.

Par exemple, une femme pauvre, handicapée et non scolarisée cumule plusieurs vulnérabilités. Les politiques publiques doivent en tenir compte si elles veulent être réellement justes.

« TCHOWOURE est née d’une urgence »

Afebia : Pourquoi avoir créé TCHOWOURE Women Empowerment ?

Reyhanath : Les grandes organisations font un travail indispensable. Mais il existe des espaces qu’elles ne peuvent pas occuper et des réalités auxquelles elles ne peuvent pas toujours répondre rapidement. TCHOWOURE est née de cette urgence. Le nom lui-même vient d’une expression en langue Tem qui signifie que notre attitude peut faire toute la différence.

Notre objectif est de construire un mouvement féministe local, ancré dans les réalités des femmes et des filles de nos communautés. Aujourd’hui, plus de 60 % des jeunes filles ayant participé à nos espaces sûrs déclarent mieux connaître leurs droits et se sentir capables de les défendre. Ce ne sont pas de simples chiffres. Ce sont des trajectoires de vie qui changent.

Une reconnaissance qui dépasse une personne

Afebia : Quelle a été ta réaction lorsque tu as appris que tu étais lauréate du Gala Woman Night pour la région des Savanes ?

Reyhanath : J’ai d’abord été surprise. La reconnaissance n’est pas l’objectif de notre engagement, mais elle rappelle que le travail accompli compte. Très vite, j’ai compris que ce prix n’était pas seulement le mien.Il appartient aussi aux militantes de terrain, aux filles que nous accompagnons dans les espaces sûrs, et à toutes celles qui continuent de résister dans l’ombre. Je le dédie aussi aux pionnières qui ont ouvert le chemin avant nous.

Nous ne faisons que continuer ce qu’elles ont commencé.

« N’attends pas les conditions parfaites »

Afebia : Quel conseil donnerais-tu à une jeune femme togolaise qui veut s’engager ?

Reyhanath : Je lui dirais d’abord de s’écouter. Le plus grand piège est de croire que le chemin des autres doit être le sien. N’attends pas les conditions parfaites. Elles n’existent pas. L’engagement commence souvent avec peu de moyens, peu de certitudes, mais avec une conviction profonde que le changement est possible.

Rejoins un réseau, une association, un collectif. Et si cet espace n’existe pas, crée-le. Le féminisme, c’est aussi oser créer ce qui n’existe pas encore. 

Le prix reçu par Reyhanath Touré femme engagée
« Le changement viendra d’une génération entière »

Afebia : Si ton parcours devait transmettre un message à la génération qui vient, quel serait-il ?

Reyhanath : La justice sociale n’est pas une faveur. C’est un droit. Et se taire face à l’injustice, c’est en être complice. Aux jeunes filles, je dis : votre voix compte et vous avez le droit de rêver grand. Aux jeunes garçons, je dis : vous avez aussi une responsabilité. Vous pouvez être des alliés et choisir la justice plutôt que le silence.

Le changement ne viendra pas de quelques héroïnes isolées. Il viendra d’une génération entière qui aura décidé que l’injustice n’est plus acceptable. Alors levez-vous. Chacun à votre manière. Mais levez-vous.

Parce qu’ensemble, nous irons toujours plus loin.

Auteur

Par Isney Bariko

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