- Par Isney Bariko
- 30/10/2025 16:27
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À l’occasion de la Journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture, le CDFDH, le CACIT et l’ACAT Togo — en partenariat avec l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) — ont réuni ce 27 juin 2025, à l’hôtel Mémorial de Lomé, une rencontre d’acteurs. Institutions étatiques, représentants du corps diplomatique, journalistes, membres de la société civile : tous étaient conviés pour un échange franc autour de l’Index mondial de la torture.
Des constats lourds, une volonté de transparence
Dès l’ouverture, les échanges se sont tendus autour de cette question : à quoi bon évaluer si les recommandations ne sont pas suivies d’effets ? Un journaliste a rappelé les nombreuses condamnations du Togo par la Cour de Justice de la CEDEAO, sans que des changements structurels ne soient réellement observés. « Pourquoi la prison civile de Lomé est-elle encore ouverte malgré les appels à sa fermeture ? » a-t-il lancé. Une question reprise dans plusieurs interventions.
L’ACAT-Togo a tenu à rappeler que les recommandations issues de la Convention des Nations Unies contre la torture sont juridiquement contraignantes pour les États signataires. Toutefois, les représentant·es de l’organisation n’ont pas été en mesure d’expliquer pourquoi certaines recommandations, comme la fermeture de la prison civile de Lomé ou la réforme du Code de procédure pénale, restent à ce jour inappliquées. L’absence de réaction officielle de l’OMCT sur ce point a également été soulevée.
Sur la prolifération de vidéos de violences, souvent relayées sur les réseaux sociaux, l’ACAT a clarifié le rôle des défenseur·es des droits humains. Ceux-ci ne disposent d’aucun pouvoir exécutif, mais interviennent à travers la documentation, la production de rapports, le plaidoyer, et l’alerte auprès des autorités compétentes. Concernant les exactions présumées dans le quartier d’Agoè Minamadou, l’organisation a affirmé avoir fait son travail de terrain. Reste désormais à l’État, au parquet et aux institutions concernées d’agir.
« Toute personne qui appelle à la violence dans un État de droit doit être interpellée. Aucun Togolais – qu’il soit militaire, policier, gendarme ou simple citoyen – ne peut être tué impunément. Nous, en tant que défenseurs des droits humains, n’acceptons pas cela », a affirmé Bruno Haden, Secrétaire général de l’ACAT-Togo, appelant à une action ferme pour éviter que de tels actes ne se banalisent.
Bruno Haden, de l’ACAT-Togo, a salué l’utilité de l’Index, tout en sonnant l’alarme : « Si les événements des 5, 6, 26, 27 et 28 juin ne sont pas traités sérieusement, le Togo risque de glisser dans la catégorie des pays à très haut risque dès 2026. » Il a exhorté les autorités à ouvrir des enquêtes, rappelant que tout acte de traitement cruel ou dégradant constitue une forme de torture.
L’Index, outil indépendant mais collaboratif, a permis de mettre en lumière plusieurs réalités inquiétantes : 222 % de surpopulation carcérale, 71 % de détenus en détention provisoire, 62 % des femmes incarcérées victimes de VBG, et près de 28 % d’enfants détenus aux côtés d’adultes. « Derrière ces chiffres, il y a des vies », a rappelé le Directeur executif du CDFDH, Esso-Dong Kongah.

Un dialogue, parfois tendu mais nécessaire
La parole a circulé, parfois de manière critique, souvent constructive. Le Mécanisme national de prévention de la torture (MNP) a demandé concrètement ce qu’on attendait de lui. Réponse de l’ACAT : « Que vous exerciez votre mandat jusqu’au bout, y compris face aux agents de l’État. La prévention, ce n’est pas que des visites, c’est aussi du courage institutionnel. »
La CNDH, de son côté, a défendu son action : « Nos missions sont bien là, même si elles ne sont pas toujours visibles. Nos rapports sont publics, nos portes ouvertes. » Et d’interpeller à son tour la société civile : « Combien de vos recommandations ont été suivies ? Quelles démarches engagez-vous pour les faire appliquer ? »
En réponse, le CACIT et le CDFDH ont rappelé le travail de fond effectué : rapports alternatifs, plaidoyer, accompagnement juridique, documentation des cas de torture, formation des agents de sécurité. L’un des succès cités : l’intégration de la définition de la torture dans le Code pénal, intervenue dès le lendemain d’un plaidoyer collectif porté à l’Assemblée.
Ce que l’Index change, ce qu’il reste à faire
Au-delà des chiffres et des responsabilités partagées, la rencontre a permis de mieux comprendre ce qu’est — et ce que n’est pas — l’Index mondial de la torture. Ce n’est pas un tribunal, ni un répertoire de plaintes. C’est un outil de suivi, de diagnostic et de comparaison, alimenté par des acteurs de terrain, croisant données juridiques, témoignages et indicateurs de risque.
Le CDFDH a appelé à renforcer la rigueur des données soumises à l’OMCT, à améliorer leur accessibilité (via QR codes, kakémonos, liens web), et à inscrire l’Index dans une dynamique plus large de suivi inter-institutionnel.
Guy Valère Badanaro, Coordonnateur du programme régional Afrique du CACIT a conclu en insistant sur le rôle de l’Index comme outil d’accompagnement, pas de stigmatisation. « La violence institutionnelle ne se combat pas à coups de blâme, mais par des réformes partagées, construites avec ceux qui sont prêts à agir. »

Ce 27 juin, à Lomé, la parole a circulé, les positions se sont clarifiées, et une volonté commune a émergé : celle de faire du respect des droits humains une réalité mesurable, mais surtout vécue.
Ce n’était ni une fin, ni un verdict. C’était un point de départ.
Et si l’Index montre le chemin, il appartient à chaque acteur ; État, société civile, partenaires ; d’en faire un outil de transformation. Parce qu’en matière de torture, le silence, l’inaction ou l’attente, coûtent toujours trop cher.
Par Emmanuella Kobana