Chargement
Madame Aguim, vous avez créé et transformé PHIL'S d'une structure modeste en une entreprise de référence employant une trentaine de personnes à ce jour. Quel a été le moment décisif qui vous a convaincue de franchir le pas de l'entrepreneuriat il y a plus de quinze années ?
Je vous remercie tout d’abord pour cette tribune que vous m’offrez afin de partager quelques petites leçons apprises de mon parcours avec vos lectrices et lecteurs. Le moment décisif, tel que vous l’évoquez, n'a pas été en réalité très spectaculaire. Ce fut plutôt profondément personnel. Une sorte d’éveil. Encore fonctionnaire dans le temps, J'avais tout simplement réalisé que je portais en moi une vision si précise et profonde de l’habillement qu'il me fallait oser le pas de créer une structure qui la porterait. Je voyais autour de moi, assez souvent, des professionnels talentueux, remplis de potentiel, mais dont les choix vestimentaires pouvaient être vraiment améliorés. Je constatais aussi avec étonnement que des institutions avaient ce même besoin d’identité à travers un code vestimentaire en phase avec leurs valeurs.
Au bout d’une longue période de réflexion, j’étais arrivée à la conclusion qu’il y avait un vide à combler et que je pouvais y faire quelque chose. C’est D’abord partie d’une petite initiative en proposant à mes contacts des articles vestimentaires visant à rehausser leur image. Avec le recul aujourd’hui, ma conviction initiale se renforce : être un professionnel de l'habillement ne se résume pas à vendre des vêtements. C'est construire une image. C'est donner confiance et c'est aussi valoriser. Dès le départ, j’ai ressenti un appel fort intérieur à créer quelque chose de durable avec un impact positif humain, social et économique.
Cette vision demeure le levier de ma motivation aujourd'hui encore.
Votre distinction récente au Togo Top Impact comme Meilleure Femme Manager de l'Année récompense un parcours marqué par des efforts constants. Quels ont été les plus grands obstacles surmontés en tant que femme entrepreneure au Togo, et comment les avez-vous transformés en opportunités ?
Mme Aguim : Je pense que les défis à relever constituent le lot de la vie d’un entrepreneur, que vous soyez femme ou homme. Mon parcours n’y a pas fait exception. Comme pour beaucoup de leaders, certains challenges marquent plus que d’autres. Ils contribuent d’ailleurs à vous construire. Dans mon souvenir, le regard des autres a été le premier de mes grands défis. Je me rappelle que quand j'ai commencé, beaucoup restaient dubitatifs face à une femme voulant bâtir une entreprise d'envergure dans ce secteur de l’habillement. Il n’était pas rare qu’on me considère juste comme une revendeuse de vêtements, et non pas comme une cheffe d'entreprise.
Le deuxième défi a été l'accès au financement. Ce fut très dur, je peux vous l’attester. Plusieurs personnes en parlent, mais le public ne s’imagine pas toujours à quel point cela freine le développement de leurs activités. Les institutions financières sont souvent réticentes.
La seule option qui me restait était de faire mes preuves sur le terrain, dans une gestion rigoureuse en grandissant petitement, inspirer confiance avant de pouvoir avoir accès à quelques petits accompagnements sous forme de crédit bancaire. cela pas si aisement, je peux l’attester. Ces défis et bien d’autres, heureusement, n’ont pas représenté des limites à mon rêve. Par la grâce de Dieu, j’ai su les transformer en sources de force et d’abnégation.
Ils m'ont obligée à développer une rigueur managériale stricte pour éviter autant que possible les erreurs. Chaque contrat signé et chaque client satisfait devenaient des victoires qui parlaient pour moi et pour mon projet. De la même façon, le manque de financement m'a appris la gestion prudente, la valeur précieuse de chaque gain ou bénéfice, et la rentabilité avant le prestige. Tout cela, les livres ne l’enseignent pas. C’est en situation réelle qu’on le découvre.
Ce que je retiens est que l’expérience entrepreneuriale a cette capacité de convertir votre intelligence pour la rendre pragmatique. Aujourd'hui, PHIL'S continue de grandir. Je poursuis l’œuvre, avec l’appui des partenaires, de la bâtir sur des fondations durables. C’est la seule voie qui existe. Enfin, j'ai appris à ne jamais attendre la permission de réussir. Si vous attendez que les conditions soient parfaitement réunies, vous ne commencerez jamais.
Vous participez au programme Momentum de l'Académie de l'Influence. En quoi ces formations ont-elles enrichi votre vision du leadership et comment les intégrez-vous dans la gestion quotidienne de PHIL'S ?
Mme Aguim : Le Momentum de l’Académie de l’Influence est un parcours riche et édifiant. Il repose sur 5 piliers majeurs amenant les bénéficiaires à identifier un défi communautaire dont ils portent la solution ; à aiguiser leur potentiel ; à établir des connexions ; à impacter leur environnement et à assurer la visibilité de leurs actions.
Mon parcours personnel et mes activités entrepreneuriales s'inscrivent parfaitement dans ce cycle. L’Académie de l’Influence m’a énormément aidée en renforçant mon « coffre-fort mental » en tant que leader. Au sein de l’Académie, le programme Momentum est spécifiquement dédié aux personnalités exerçant de hautes responsabilités. Chaque action menée ou chaque rencontre organisée constitue une opportunité de repousser nos limites.
Après un parcours rempli de hauts et de bas, je pensais avoir fait le tour de la gestion d'entreprise. Pourtant, ce programme m'a permis de mieux structurer mes acquis et de découvrir de nouvelles dimensions du leadership. Momentum révèle que le véritable leadership ne consiste pas seulement à diriger, mais à inspirer et à faire éclore les talents. J'y ai pu ancrer plus profondément l'importance de l'influence positive dans toutes les composantes de ma vie. Concrètement, j'ai revu ma façon de déléguer : au lieu de tout contrôler, j'ai appris à faire confiance et à responsabiliser mes équipes. J'ai instauré un mentorat interne où chaque collaborateur senior accompagne un junior, créant une culture d'apprentissage continu.
Et parlant d’amélioration continue, c’est suite à ce programme que j’ai décidé de mieux affiner ma vision stratégique. Il ne sert à rien de gérer une entreprise au jour le jour. Je ne le fais plus ainsi avec PHIL'S. Ma responsabilité est de bâtir un héritage. Je me projette sur dix ans : former 100 femmes, ouvrir des agences et faire de PHIL’S la réference de l’habillement à un échèle de plus en plus large.

Mme Aguim : Mon message est simple : il n'est pas une formule théorique, il est le fruit de mon expérience. Jeune femme, quels que soient vos rêves, vous avez votre place, mais vous devez la prendre. Personne ne vous l'offrira. Le monde n'attend pas que vous soyez prête ou parfaite. Le monde avance, et il faut avancer avec lui. À celles qui portent une idée d’entreprise, je dis : commencez petit, mais commencez. Ne rêvez pas d'une grande structure demain si vous ne faites rien aujourd'hui. PHIL'S a connu ses débuts dans une toute petite boutique. Ce qui compte, c'est la constance, la rigueure, la discipline et l'amélioration continue.
Je pense qu’il faut aussi retenir que l'échec n'est pas notre ennemi. J'ai perdu des contrats, des resources, et j’ai commis aussi des erreurs de recrutement. Tout cela m’a instruit. Chaque erreur m'a enseigné quelque chose. L'échec est un professeur, et non une sentence.
Je finirai sur ce point : chères jeunes dames, entourez-vous bien. Trouvez des mentors, rejoignez des réseaux ou participez à des programmes Momentum. Personne ne réussit seul : c’est une vérité absolue. J’ai bénéficié du soutien de femmes qui m'ont précédée, et aujourd'hui, dans cette marche qui continue, je transmets à mon tour chaque fois que j’en ai l’occasion.
L'entrepreneuriat féminin n'est pas un luxe, c'est une nécessité. Nos pays ont besoin de notre créativité, de notre résilience et de notre vision. Les femmes doivent osez !
Vous avez bâti votre approche managériale sur trois piliers : formation continue, innovation et culture d'entreprise. Pouvez-vous partager une leçon concrète que les jeunes femmes leaders pourraient appliquer dès aujourd'hui ?
Mme Aguim : Tout à fait. La leçon la plus concrète est celle-ci : investir dans les personnes avant d'investir dans le matériel. Cela paraît simple, mais ce n’est pas toujours aisé à faire.
Quand j'ai commencé à avoir des revenus, j'ai été tentée d'agrandir d’abord les locaux. Mais, grâce aux conseils reçus, et au regard des échecs dejà connus dans la gestion du capital humain, j'ai choisi d'investir prioritairement dans ma formation continue et celle de mon équipe. J'ai sollicité des consultants et créé un système d'apprentissage interne. Les résultats sont globalement intéressants : mes collaborateurs sont devenus nos meilleurs ambassadeurs. Ils se sont sentis en sécurité. Ils ont développé une confiance en soi et une expertise qui font la différence. Cette stabilité a créé une culture d'entreprise forte.
Une autre leçon est qu’il faut toujours travailler pour la satisfaction du client. Mon équipe et moi travaillons continuellement à nous mettre à jour pour anisi permettre à nos clients d’être à jours sur les nouvelles meilleures tendances. Inspirer confiance à chaque partenaire, et Aider chaque client à obtenir la meilleure version de lui sont parmi nes grandes priorités. Nous avons de bons témoignages à cet effet.
De la création à la structuration d'un réseau, votre parcours illustre une croissance maîtrisée. Quels conseils donneriez-vous pour passer du statut d'auto entrepreneure à celui de cheffe d'entreprise ?
Mme Aguim : Le passage du statut d’auto-entrepreneure à celui de cheffe d'entreprise est un saut mental avant d'être opérationnel. Il n’est pas rare que les entrepreneurs échouent à ce stade. La condition de réussite est un changement radical de mentalité.
Mes conseils, basés sur mon expérience et celles de mes mentors, sont les suivants. Il faut apprendre à déléguer. Tant que vous ferez tout vous-même, vous resterez une travailleuse indépendante. Recruter, c'est accepter que d'autres feront différemment, et parfois moins bien au début. Mais déléguer crée l'espace nécessaire pour penser à la stratégie et au développement.
Il faut mettre en place des systèmes. Une entreprise ne repose pas sur le talent d'une seule personne. Elle fonctionne sur des systèmes : recrutement, production, contrôle qualité et service client. Nous avons passé des années à construire patiemment ces systèmes à PHIL'S. Aujourd'hui, l'entreprise peut tourner même quand je ne suis pas là.
Je crois qu’il faut maîtriser son activité et être rentable avant de diversifier cette activité ou de multiplier les agences. Nous ne devons pas tombez dans le piège de la croissance pour la croissance. J'ai ouvert ma deuxième agence seulement quand la première était solidement rentable. Chaque expansion était financée par les bénéfices, pas par des dettes écrasantes. Croître lentement mais sûrement vaut mieux que croître vite et s'effondrer.
Je crois que se former en management est un aspect important. Gérer une équipe n’est pas si simple. Il est important de se Former et aussi de trouvez des mentors. J'ai commis des erreurs au début parce que je pensais que diriger était naturel. Ce n'est pas le cas. Aujourd’hui, je suis convaincu que le leadership s'apprend.
Enfin, c’est important d’être patiente, en général, et avec vous-même. La transition prend du temps. PHIL'S n'est pas devenue ce qu'elle est en deux ans. C'est le fruit de plusieurs années de travail, de chuttes et de relèvements, d'ajustements et de persévérance.
Vous évoquez souvent la transformation du Togo par l'excellence managériale et l'entrepreneuriat féminin. Quel rôle comptez-vous jouer dans la vie des femmes qui se veulent leaders ?
Mme Aguim : Je crois profondémment aux talents des femmes togolaises. Elles ont été et doivent continuer à être un modèle régional pour l'entrepreneuriat. Certes, tout le monde n’est pas forcement appelés à l’entrepreunariat, mais celle qui y sentent l’appel ne doivent pas reculer face aux obstacles qu’elles peuvent rencontrer. Ça fait partir du parcours.
je vois des Togolaises à la tête de grandes entreprises créant des emplois massifs. Je vois des réseaux de mentorat où chaque femme qui réussit tend la main à dix autres. Pour que cette vision se réalise, nous devons travailler. Les femmes doivent travailler ensemble. Le chantier est vaste. Je n’hesiterai pas pour ma part, à aider les jeunes filles à comprendre que l'entrepreneuriat est une carrière viable. et à accompagner celles qui veulent avancer.
Je souhaite que les banques puissent proposer des produits spécifiques et des garanties alternatives permettant aux femmes qui ont besoin de capital de commencer quelque chose et tout le monde sait qu’elles sont d'excellentes payeuses.
Incubateurs et réseaux de networking seront essentiels pour accompagner cette émergence. Les femmes ne doivent plus se sentir isolées.
Dans cette vision, mon humble contribution est de servir de pont. Un pont entre les générations, entre celles qui ont réussi et celles qui démarrent. Je souhaite à travers mes initiatives, pouvoir former, accompagner et inspirer autant que possible. Notre pays a un potentiel immense et nos femmes ont un talent incroyable. Il nous faut juste créer les conditions pour que tout cela s'exprime pleinement.